Émulsions

 

Jean-Marc BLANDIN

 

 

 

Cheminée

La mémoire de toi dans un reflet ambré

Couleur du miel que sur moi tu faisais couler

Couleur de cendre et cette cheminée marbrée

Ce feu qui regardait nos deux corps se mouler

Se fondre en une ombre, en un nouvel animal

Habillé de reflets, aux membres gigantesques

Aux cheveux enflammés, d’un rouge minéral

Vivant, souple et puissant, aux dimensions dantesques

Ce feu qui caressait nos âmes adaptées

Après l’amour, après la dernière étincelle,

Après la dernière goutte de voie lactée,

A la fin de notre relation sexuelle

Ces cendres veloutées, que l’on osait toucher

Car elles commençaient déjà à refroidir

Comme refroidissaient nos corps encore couchés

Sur le carreau déjà commençant à mourir.

Et ce vieux canapé, aux tissus élimés

Témoin de nos baisers, des montées de désir

Grinçant à chaque coup sur son cadre abîmé

Si dur et résistant qu’il nous laissait partir

Vers notre destinée, immédiate et violente

Emprunter en tremblant le radeau de l’amour

Nous jeter l’un vers l’autre en une lutte ardente

Qui parfois ne finissait qu’au lever du jour.

Marianne Marianne veux-tu toujours de moi

Je rêve que tu es partie, tu n’es pas là

Marianne Marianne je t’en prie réponds-moi

Viens me voir viens me retrouver car je suis las

Tu es entrée mais j’ai laissé la porte ouverte

Et les pièces sont vides, et les traces de toi

Ne sont pas toi, et je vais à la découverte

De cet amour qui s’est envolé sous le toit

 

 

Bribes d'amour (3)

Pourquoi viens-tu sur moi ? Et quelle est ta mission

Ne serais-tu venue que pour une émission

Aimerais-tu ainsi que cette intromission

Ne soit que le premier acte de soumission

Souffrirais-tu aussi que cette introduction

Contienne le prélude à une production

Qui serait le résultat de la séduction

De tes attouchements, baisers et inductions

Je me colle à toi contre tes reins

Je rêve

Te berce de ma verge d’airain

La sève

Goutte à goutte et ton être frémit

Tu viens

Marianne et tu t’écrases et gémis

Le chien

Qui dort en moi soudain se déchaîne

Raidi

Frénétique et crispé je t’enchaîne

Hardi

Je te monte et mon sang dans ma tête

Mauvais

Tourbillonne et je suis une bête

Rivée

A toi ma chérie et mon amour

Vissée

Contre toi suis plaqué pour toujours

Pressé.

Mène de mes mains

Rêve de tes reins

Sève de tes seins

Pleine de desseins

Sainte de mes rêves

Ceinte de ma sève

Sans crainte et sans trêve

Une étreinte brève.

Amoureux

J’éjacule

Dans ta bouche jolie

Bienheureux

Je macule

Les draps de mon délit

Sulfureux

Je t’encule

Je t’aime à la folie

Stuporeux

Je recule

Je roule sur ce lit

Marianne à tes côtés

Je me suis allongé

Nul ne pourrait m’ôter

Cet amour protégé.

 

Amour conducteur

Séduit...

Induit...

Conduit...

Réduit...

Osé...

Rosé...

Posé...

Prosé...

Bercé...

Persé...

Hersé...

Versé...

Aimé...

Rimé...

Primé...

Brimé...

Virgule dans notre existence

Point ou tiret, exclamation

L’amour n’est que longue souffrance

Succédant aux déclarations

Il y a toujours suppliance

Lorsqu’il y a proclamation

Et quelle qu’en soit la brillance

Ce n’est qu’une préparation

Un élixir un mauvais philtre

Que l’on se joue tous les matins

Un mauvais rêve qui s’infiltre

Dans nos lits aux draps de satin

On reprend un rôle de pitre

Avec des masques de putains

Grimaçant derrière les vitres

Ou s’agitant tels des pantins

Moi je voudrais que tu sois vraie

Je voudrais pouvoir t’enlacer

Te dire combien je suis prêt

A te parler, te caresser

Même si tu es sans apprêt

Si tu te dis embarrassée

Je veux qu’il y ait un après

Et qu’on s’aime sans se lasser.

Et qu’en apprenant le langage

Des points, virgules et tirets

Tu penses que de ce message

Rien ne doit être retiré

Qu’il conduise à l’ultime page

Afin que tu sois attirée

Par la toute dernière image

Celle de nos coeurs étirés.

 

 

 

Décor

 

La pièce du centre se pare d'une table fine, de couverts argentés, de ronds de serviette dorés, de petits canards emplis de chocolats.

Pour le café...

Pour le dîner...

C'est ainsi fait...

Pour me miner...

 

Je suis l’amour sacré qu’on ne vit qu’une fois

L’animal merveilleux dont tu aimes la voix

Ce taureau-tigre espiègle et plein d’une énergie

Incroyable et superbe et jamais assagie.

Mais cette forteresse est peut-être en cristal.

Cet habit une lourde armure de métal,

Chacun de nous est nu face au regard du temps

Et l’horizon est là devant nous qui attend.

Cette nuit je suis las, je suis mou, je suis saoul

Je suis devenu vieux, je suis devenu fou

J’ai accroché les jours où l’on ne grandit plus

Où l’on se racornit, où le corps n’en peut plus

Bien sûr il reste encore à brûler plein de vie

A se jeter sans peur, franchir des pont-levis

Se jouer des défenses, ou assiéger les tours

Guerroyer, flamboyer, avec le souffle court.

 

 

Vénus

 

Lentement...

Allant par coeur...

Venant sans peur...

Savamment.

Sans nous lasser...

Du matin au soir...

Rien que nous à boire...

Sans nous laisser.

En nous embrassant...

Au creux de nos secrets...

Dans des endroits discrets...

En nous caressant.

En regardant nos yeux

Se scruter, se mesurer

S’inquiéter, se rassurer

A travers d’autres yeux.

En hésitant au moment

De se nouer dans le désir

Retenant encore un soupir

Jetant un dernier serment

En dégrafant un coin de nous

Pour l’examiner dans tous les sens

Pour n’y trouver que merveille et chance

Et se sentir heureux de tout.

D’un élan nous jeter sur un lit

Pour s’emporter d’une étreinte effrénée

Rebondir, pêle-mêle, et se traîner

Comme lorsqu’on s’aime à la folie.

Je te baignerais dans un bain de mousse

Où bouillonnerait la ferveur de mes sens,

Chaleur extatique, et ce jusqu’à l’absence

Celle qui te transforme en lune rousse.

Je te sècherais, et au creux de mes bras,

Tu redeviendrais Toi, avec de petits cris

Tu me raconterais tout ce que tu m’écris

Lovée collée blottie, au fond de nos draps.

Venus à douze pieds, nous recommencerions

A nous parler de nous, et nous entamerions

Comme à chaque journée, des figures nouvelles

Aux cent mille visages, et de plus en plus belles.

 

 

Amour fumé

Hier nous avons baisé sur un béton de merdes,

Devant des murs hideux et leurs traces narquoises,

Nous avons forniqué jusqu’à ce que tu perdes

Cette envie qui fait se marier une framboise

Avec un framboisier, qui fait pousser ses tiges

Jusqu’à en exploser, en une purée rouge

Ses traces sur nos doigts, ce vernis qui se fige,

Jusqu’à ce qu’il n’y ait de nous plus rien qui bouge.

La confiture était en nous, volée avant

De nous poser, avec comme une envie préviant

Devant cette cabine, aux airs de cabinet

Ces tuyaux arrachés, ces joints de robinets.

L’amour sur les ordures, c’est ce qu’il nous fallait,

Maintenant en suivant, à deux pas de la route,

Quelque chose de bref, de sauvage et salé

Aux relents de bouillie, de morue et de soute.

Tu t’appuyais au mur, et pour mieux chanceler,

Tu secouais ton port, remuais tes odeurs

En caressant ton corps de reine échevelée

Prise par son dandy, sans le miel et sans beurre.

On était dans le fiel, la fiente et la folie,

Debout et d’une main, seule ma queue bougeait,

Mais l’on pressentait que l’instant était joli,

Magnifique et fugace en ces lieux démolis.

Je voudrais que tu fermes un peu tes très grands yeux

Sur cet instant damné, et quand nous serons vieux

Le jour où nous sera présenté le devis

Que nous exonérions ces secondes de vie.

Je voudrais que tu saches à quel point je t’aimais

Quand tu te salissais, avant et pendant moi,

Combien je fantasmais, attendant nos émois,

Et combien je te suis attaché à jamais.

.

Consolation

Une journée de plus et sans te voir.

Après-midi de sécheresse encore.

L’herbe amaigrie jaunie et rien à boire,

Et ce désir qui traverse mes pores...

Je lis tes mots dans l’ordre et le désordre.

Devant mes yeux tremblent les courbes mauves

D’une encre échevelée en train de mordre

Une tranche d’avril à la guimauve.

Et cette lettre ancienne d’aujourd’hui

Transpire sous mes doigts car tu attends

Quelque chose de moi qui te conduit

Vers une voie lactée au bout du temps.

Je t’aime car tu es pleine de vie.

Ce soir j’ai su que tu avais pleuré

Pour une idée, car tu étais d’avis

Que tout est vain, nul et désespéré.

Tu oubliais que tu étais jolie.

Que tu t’étais un jour transfigurée,

Que tout ce dont le monde était sali,

A travers toi ne pouvait perdurer.

Tous ces morts, tous ces séropositifs,

Ces bataillons, ces charniers ambulants,

Sont de fleurs le lit un jour négatif,

Des fleurs de sang, et de liens turbulents.

Flamboyants, compostés, décomposés,

Papillons fauchés, s’accrochant aux yeux,

Prophètes tavelés comme imposés

Par un prochain départ vers d’autres lieux.

Ce ne sont certainement pas les tiens

Ce ne sont pas les nôtres, et si un jour

Nous avons découvert comment survient

Cette image insidieuse et sans contour,

Il nous restait un sourire, et des yeux

Tendres et malicieux, dans un rayon

De bonheur, simple désir d’être mieux

Rien qu’avec nos courbes et nos crayons.

Elle était mon amante et ton amie.

C’est elle qui nous avait réunis,

Elle qui avait jeté les semis

Et fait germer notre amour infini.

Tu es mon coeur pur, tu es mon amie.

Ma femme et mon enfant, et ma chérie,

Petite fille modèle, ennemie

Des malheurs, des noirceurs et des scories.

 

Après l'amour

 

Bien plus tard...

Quelque chose d’émouvant...

Quelque chose d’éprouvant...

L’amour fatigue souvent...

Alors nos corps apaisés

Alors nos sens émoussés

Dans une joie malaisée

Regrettent le temps passé.

S’entrouvrent les yeux cernés

Qui ne sont plus concernés

Et ne peuvent discerner

Dans ces formes amollies

Ces bouches soudain tordues

Ce récent grain de folie

Qui sur nous avait fondu.

Tout aurait déjà cessé

La lumière aurait baissé

C’est comme si un décès

Avait allongé la liste

Des beaux sentiments perdus

Pour avoir suivi la piste

Des joies et plaisirs indus.

Ce n’est pas une nouvelle

Mais je vous trouve encore belle

Vous qui ce jour étiez celle

Dont j’avais léché les seins,

Le sexe, et votre corps blanc

Pour moi contient le dessein

Qui inspirera mes plans.

 

 

Noyade

 

Quelques jours de plus..

Mourir...

Dans quelles circonstances...

Quelle est la part de chance...

Avec quelles nuances...

Mourir...

Jeté par dessus bord

Et quand revient mon corps

Ton âme qui se tord.

Tu pourrais te pencher embrasser mes yeux clos

Te demander pourquoi je suis sorti des flots

Dans cet état inerte et nu qui sera mien

Puisque j’aurai vécu le deuil qui sera tien

Je l’aurai vécu sous la forme d’un noyé

C’est la plus dramatique, celle qui fait ployer

Les époux les amants les compagnes d’un jour

Ou d’une nuit de passion, de coeur et d’amour.

Tu chercherais en moi quelque douce chaleur

Un peu du réconfort qui faisait ton bonheur

De tes lèvres fiévreuses crispées en lambeaux

Tu t’accrocherais à ce qui reste de beau

En la dépouille aimée finissant de mourir

Avant de se gonfler pour se mettre à pourrir.

Tu referais le tour à grandes enjambées

De tous les champs d’été où nous avions flambé.

Mourir...

Peu importe comment

C’est toujours un moment

C’est toujours un tourment

Mourir...

Que devient maintenant

Qu’y a-t-il au tournant

Qui soit déterminant

 

 

Bribes d'amour

Ce matin est parti un baiser de papier

Fusée blanche et carrée, aux cent mille lenteurs

Aux lignes aérées, en prose et non en pieds

Aux angles acérés sentant mille senteurs.

Fumée blanche et bleutée, construction d’amateur

De Toi, Marianne, de Toi, et aussi de Toi

Fleur rose aux bras d’albâtre, échelle du bonheur

Hélice d’une nef dont on perçoit les toits

Si hauts...

Si beaux...

Sous les toits de tes aisselles se dressent durs

Les mamelons d’amour dont les pointes sucrées

Collés à mes lèvres comme deux beaux fruits murs

Dont le jus est l’expression des plus purs secrets.

 

 

 

Cuisine Sentimentale

Cuisine sentimentale...

Pour une femme idéale...

Pour une liaison totale...

Un tablier qui s’étale...

Nouvelle toile cirée

Dont le dessin inspiré

Marque ton corps étiré

Toujours prêt à m’attirer.

Sur les murs laqués de vert

Tu aimerais que j’insère

Ces mots d’amour qui t’enserrent

La taille d’un lien pervers

Que j’imprime sur tes hanches

Les ondulations de blanches

Lumières crues que je branche

De mon désir sur ces planches.

Tu règneras toute nue

Tu feras venir le jus

D’amour pour un aperçu

De ce qui fait sa vertu.

Ces plateaux de fruits gorgés

Ces animaux égorgés

Cet évier qui s’engorgeait

Ce passé que je forgeais

Tout va s’en aller demain

Tout s’en va changer de main

Disparaîtra le chemin

Que je fréquentais gamin.

Mais le soleil entrera

Et chaque journée sera

Une vie qu’on rejouera

Comme on rejoue l’opéra.

 

 

 

Novembre

Un soleil doré de novembre

Est venu réchauffer les planches

Glissant de sa lumière d’ambre

Sur les cheveux les seins les hanches

De ma Très Bien Aimée Marianne

De mon jeune bébé d’amour

Ma femme au parfum de gentiane

Que je chéris la nuit le jour.

Le bois gris humide et glissant

Se plie sans se rompre et pourtant

Il casse et le jour finissant

S’éteint lentement sur l’étang

La route est belle et je te vois

Comme les soirs où tu t’en vas

Encore tiède et en émoi

Mais quittant notre canevas.

Planches qui n’en finissent pas

De se casser de s’attrouper

Et quand j’avance pas à pas

De se dresser pour me couper

La route, ou bien pour me percer

Les pieds de leur pointes rouillées

Quand j’aimerais être bercé

Et couvert de baisers mouillés.

J’entends ta voix elle est si loin

Tu me dis que tu n’es pas là

Que de moi toujours tu prends soin

Même les soirs de falbalas

Je respire cet appareil

Portable qui n’a pas ta forme

Instrument qui n’est pas pareil

A ta présence et à ta norme.

Tu me dis que tu vas venir

Et je te dis que je t’attends

Et puis je cherche à contenir

Les sursauts de mon coeur battant

Dans mes vêtements maculés

Je sens le soir qui se prépare

Je t’imagine immaculée

Au bout du fil qui nous sépare.