Des Péchés et ... des Vertus

Daniel Joly

 

Recueil de nouvelles

Un candidat très actif.

Il se renversa dans le canapé en poussant un soupir d'aise. Aurait-on pu dire de lui qu'il était paresseux ? Sa vie attestait le contraire mais certains souvenirs le démentaient… Il se revoyait enfant, ravi d'être malade, allongé dans son lit et regardant danser les fleurs de la tapisserie : était-ce une propension à la paresse ou une tendance à la rêverie ? Une autre vision lui revint à l'esprit : étudiant, il renonçait souvent à se rendre à la Sorbonne et préférait, mollement installé, écouter le cours radiodiffusé. Il était même rare qu'il prît des notes ! Il aurait fallu plier les jambes, trouver un support etc. Dans la maison de campagne que ses parents avaient acquise, il aimait tout particulièrement boire un café dans la chaise-longue, sous les pommiers. Combien de fois avait-il repoussé le moment de se lever, de jardiner ? Et pourtant, dans sa vie, que de sérieux dans l'étude, que de travaux accomplis, quelle assiduité professionnelle aussi ! Non, décidément, il n'était pas paresseux. Il avait goûté avec délices des moments de paresse -ce qui était bien différent.

 

Depuis des semaines, il travaillait, se préparant pour le jeu radiophonique auquel il s'était porté candidat. Cinquante ans après le triomphe d'un abbé Pierre alors inconnu, une célèbre station de radio venait… " d'innover "avec un jeu dont le titre n'avait pas été très difficile à trouver : "Quitte ou double ? "Les mânes d'un certain Zappy Max devaient rosir de vanité. Quand il entra dans la salle, les spectateurs l'encouragèrent mais il n'y prêta guère attention. Le précédent concurrent, fin connaisseur… d'Elvis Presley venait de perdre une somme rondelette en se révélant incapable de dire le numéro… matricule du "roi" lors de son service militaire en Allemagne ! Il regrettait presque d'être venu. Pourtant, il donna sans hésitation le nom d'un paresseux de génie qui avait chanté les "Amours de Psyché et de Cupidon". Trouver une comparaison lui avait semblé facile : "Paresseux comme un loir" avait été considéré comme la bonne réponse. Quand Xénarthre (mammifère paresseux) lui rapporta 64000 francs, il jugea sage de s'arrêter là.

Il aurait été incapable de dire combien d'heures il avait consacrées à la préparation de ce jeu, de faire le compte des lectures, d'énumérer les dictionnaires et les encyclopédies consultés.

Quel courage, quelle ardeur au travail, quelle persévérance dans l'effort pour tout savoir sur la paresse ! Il était grand temps pour lui de prendre un peu de repos !

Non loin de la maison, il pouvait apercevoir la rivière dont les eaux coulaient – faut-il le préciser ? – paresseusement et il songeait au Voltaire du Mondain : "J'aime le luxe et même la mollesse… "Jadis, dans une dissertation mal relue, n'avait-il pas substitué "paresse" à "mollesse", lapsus révélateur auquel la fille du Sommeil et de la Nuit n'était sans doute pas étrangère ? Ce repos auquel il aspirait ne serait en fait que le prélude à un travail de longue haleine car, maintenant, l'idée qui lui était venue prenait doucement corps : il montrerait que luxure, colère, envie, etc. ne peuvent être péremptoirement qualifiées de péchés. Et d'ailleurs, à l'inverse, quid des vertus, fussent-elles cardinales ? Il venait, il est vrai sans trop d'efforts, d'écrire la première nouvelle d'un recueil qu'il intitulerait "Des péchés… et des vertus ". Quatorze nouvelles ! Redoutable entreprise pour un dilettante… Il allait, après quelques semaines de farniente, se mettre résolument au travail et, s'il nourrissait déjà quelques idées, c'est qu'il n'était certes pas paresseux d'esprit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un dévouement bien vite luxurieux.

Enfant, il se délectait des fausses étymologies : il s'était longtemps dit qu'un faubourg n'avait vraiment rien d'un bourg, d'un vrai bien sûr ! Quand il entendit pour la première fois le mot luxure, il fut fasciné et se prit à rêver : les boutiques de luxe qui existaient en ce temps-là rue de la République offraient aux regards, des mannequins certes sages, mais dont les yeux semblaient encourager le badaud… Dans les dictées de la quatrième République triomphante, la végétation était toujours luxuriante et il imaginait dans les herbes folles, les lianes évidemment entrelacées, les bosquets touffus, maint corps éperdu dont les rondeurs s'entrevoyaient à chaque coup de vent polisson. Ainsi son imagination luxurieuse l'avait-elle ramené plus près qu'il ne l'aurait pensé d'une étymologie avérée.

Quand il aperçut pour la première fois Jeannette qu'un ami voulait absolument lui faire rencontrer, il hésita : une bouche sensuelle, des formes plus que généreuses, un déhanchement plus familier des ruelles étroites que des avenues et des boulevards élégants qu'il hantait d'ordinaire, voilà qui ne l'inspirait guère. Il s'installa avec elle à l'arrière de la petite voiture. Celle-ci s'arrêta, à la nuit tombée, dans la campagne. Son ami au volant et sa compagne s'étant rapprochés malgré un frein à main encombrant et mal placé, il crut devoir s'exécuter par courtoisie. L'obscurité aidant, il prit goût à l'exercice. Ce soir-là, ils n'atteignirent pas le restaurant dansant que l'échappée nocturne avait fixé comme but. Trois jours plus tard, c'est lui qui suggéra une autre promenade et fit arrêter le conducteur. Selon les confidences de son ami, Jeannette était ravie : elle n'avait jamais trouvé chaussure à son pied, auparavant, sans doute parce qu'à l'époque la mode était plutôt aux escarpins. Les sorties se multipliaient. Souvent seule la banquette arrière de la voiture immobilisée dans quelque chemin creux restait occupée… Jeannette et lui – qui ne se rencontraient qu'en ces occasions – manquèrent ainsi maint repas, maint spectacle mais ne le regrettèrent point. Les vacances d'été terminées, il dut quitter Lyon pour rejoindre la faculté de Paris où il était inscrit. Il faudrait attendre la Toussaint, puis Noël, puis Pâques. Chaque fois, il retrouvait Jeannette avec un désir d'autant plus violent que les rares amours qu'il connaissait entre-temps étaient surtout de tête. Ce qu'il avait fait par une espèce de convention, les méchantes langues diront de dévouement, devenait un impérieux besoin. Cette luxure, qui n'avait été peut-être finalement que l'expression d'une certaine charité, occupait désormais toute sa vie. Les voies de Vénus, comme celles du Seigneur, sont impénétrables.

 

 

 

 © Daniel JOLY & Éditions du Paradis

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